Cet article est paru dans Allnews le lundi 6 octobre 2025, par Eric Daniel, gérant de portefeuille de la stratégie des obligations convertibles.
Au cours des dernières années, les obligations convertibles ont séduit un grand nombre d’émetteurs, tout en offrant aux investisseurs une source supplémentaire de diversification dans un environnement de marché en mutation. Malgré leur montée en puissance, cette classe d’actifs hybride suscite encore de nombreuses interrogations quant à son fonctionnement et sa place dans une allocation d’actifs globale. Notre décryptage :
1. Les convertibles sont-elles vraiment si complexes ?
Pas tant que cela … Une obligation convertible dite « Vanille » peut se comprendre comme une obligation classique couplée à une option de conversion en actions. Autrement dit, elle reporte dans le temps une potentielle augmentation de capital — en général sur un horizon de cinq ans — à un prix de conversion supérieur au cours actuel.
Pour l’investisseur, cela crée un profil de rendement asymétrique : selon les conditions de marché, la performance proviendra soit de la composante obligataire, soit de la partie action, offrant ainsi un équilibre entre protection et participation.
2. Pourquoi l’environnement actuel est-il favorable aux convertibles ?
Hausse des taux, marchés actions solides et retour de la volatilité : le contexte actuel coche toutes les cases d’un regain d’intérêt pour cette classe d’actifs.
Depuis 2024, alors que les banques centrales amorcent un virage de politique monétaire, les marchés obligataires et actions ont connu plusieurs phases de décorrélation. Dans un tel environnement, les obligations convertibles peuvent offrir une diversification attractive car elles associent les caractéristiques défensives d’une obligation à une exposition optionnelle aux actions. Surtout, elles constituent l’un des rares instruments cotés permettant aux investisseurs d’être exposés directement à la volatilité boursière, via l’option intégrée.
3. Pourquoi les entreprises choisissent-elles d’émettre des convertibles ?
Lorsqu’ils évaluent leurs options de financement, les directeurs financiers comparent souvent une augmentation de capital, une émission obligataire classique ou une convertible. En émettant une obligation convertible, l’entreprise peut se financer à un taux de coupon inférieur à celui d’une obligation traditionnelle, tout en repoussant le risque de dilution dans le temps. En pratique, l’émetteur « monétise » la volatilité de son propre titre, transférant aux investisseurs une partie du potentiel haussier en échange d’un coût d’emprunt réduit.
4. Qui émet des obligations convertibles — et pourquoi ?
Les convertibles attirent un large éventail d’émetteurs :
Entreprises investment grade ou High Yield (notées ou non notées) : elles comparent le coût d’une émission convertible à celui d’une obligation classique et arbitrent entre coût du capital et dilution future.
Entreprises de croissance et technologiques : historiquement, ce marché a été très prisé par les sociétés des secteurs technologiques, de l’intelligence artificielle ou des biotechnologies, recherchant des financements flexibles pour soutenir leur expansion.
Entreprises sous tension ou contraintes en capital : dans certains cas, la Convertible peut constituer une solution de financement de dernier recours, à condition que le titre soit suffisamment liquide et empruntable sur le marché.
5. Quelle part du marché dispose d’une notation de crédit ?
Une large partie du marché mondial des obligations convertibles n’est pas notée : on estime qu’environ deux tiers des émissions ne disposent pas d’une notation officielle.
Parmi celles qui le sont, la majorité relève de la catégorie Investment Grade. L’absence de notation ne signifie pas nécessairement une faible qualité de crédit : certaines entreprises aux fondamentaux solides émettent des convertibles avant d’obtenir une notation officielle. Cela souligne l’importance d’une analyse crédit interne approfondie dans la sélection des titres.
6. Les obligations convertibles sont-elles illiquides ?
La liquidité des convertibles dépend étroitement de celle de l’action sous-jacente. Les émissions adossées à des sociétés de grande capitalisation, activement échangées, bénéficient d’une meilleure liquidité secondaire.
À l’inverse, les émetteurs de petite taille ou en difficulté peuvent présenter des écarts de prix plus marqués. D’autres facteurs influencent également la liquidité, tels que la taille de l’émission, la possibilité d’emprunter l’action pour se couvrir, ou la présence de teneurs de marché capables de gérer le risque de crédit. Globalement, la liquidité varie selon le profil de l’émetteur et les conditions de marché — il ne s’agit pas d’une faiblesse structurelle de la classe d’actifs.
7. Comment classer les obligations convertibles ?
Les convertibles se situent à l’intersection entre dette et actions, et leur classification dépend du point de vue adopté :
Du point de vue action, elles peuvent être perçues comme une exposition défensive, permettant de participer à la hausse potentielle tout en bénéficiant d’une protection partielle à la baisse.
Du point de vue obligataire, elles constituent une alternative aux obligations High Yield, avec une participation possible à la performance des actions lorsque les spreads de crédit sont serrés.
Cette dualité en fait un outil flexible dans le cadre d’une allocation multi-actifs
8. Pourquoi les convertibles peuvent-elles surperformer les actions ?
Dans certains environnements — notamment lorsque la volatilité des actions est élevée — les convertibles peuvent afficher des performances comparables, voire supérieures, à celles des actions sur une base ajustée du risque. Cela s’explique par leur convexité : combinaison de la sensibilité au sous-jacent (delta), à la variation du delta (gamma), et à la volatilité (vega). C’est le cas du marché des obligations convertibles cette année aux Etats-Unis, comme souligné par un article de Barron’s du 16 septembre 2025 (« Convertibles Are Up 14% This Year—Topping U.S. Stocks and Bonds »). Une surperformance portée à la fois par la composante action et par la valeur optionnelle intégrée.
9. Quel rôle peuvent-elles jouer dans la construction d’un portefeuille ?
Les obligations convertibles peuvent améliorer le profil rendement/risque d’un portefeuille équilibré. Leur asymétrie — protection partielle à la baisse via le plancher obligataire et potentiel de hausse grâce à la conversion — contribue à lisser la volatilité.
Plusieurs études montrent que même une allocation modeste en convertibles peut accroître le ratio de Sharpe d’un portefeuille sans en augmenter significativement le risque global. En outre, la diversification croissante du marché primaire offre par ailleurs un univers d’investissement élargi, limitant les redondances avec le segment high yield traditionnel
10. Pourquoi certains investisseurs ont-ils été déçus ?
Les périodes de sous-performance observées sur les convertibles sont souvent liées aux valorisations plutôt qu’à des fragilités structurelles.
Lors de phases de fortes collectes ou d’engouement, certaines émissions ont pu être placées avec des primes élevées, pesant sur les rendements ultérieurs à mesure que ces primes s’amortissent. Si, dans le même temps, le marché actions ne réalise pas la hausse attendue, les performances peuvent s’avérer modestes voire décevantes. D’où l’importance d’une approche disciplinée et d’une analyse rigoureuse de la valorisation sur cette classe d’actifs.
En conclusion, les obligations convertibles occupent une place singulière sur les marchés de capitaux, à la croisée entre dette et actions. Leur souplesse pour les émetteurs et leur profil de rendement asymétrique pour les investisseurs en font une composante de plus en plus pertinente dans l’environnement actuel. Mais pour en tirer pleinement parti, il est essentiel de rester attentif aux valorisations, aux fondamentaux de crédit et à la construction du portefeuille. Dans un contexte de taux durablement élevés, de marchés actions solides et d’une volatilité accrue, les obligations convertibles méritent clairement leur place au sein d’une allocation diversifiée.